Sunday, 6 July 2008

La Bêtise en Philosophie

Deux extraits soigneusement choisis:


  • « (L)’équation E=Mc2 est-elle une équation sexuée ? Peut-être que oui. Faisons l’hypothèse que oui dans la mesure où elle privilégie la vitesse de la lumière par rapport à d’autres vitesses dont nous avons vitalement besoin. Ce qui me semble être une possibilité de la signature sexuée de l’équation, ce n’est pas directement ses utilisations par les armements nucléaires, c’est d’avoir privilégié ce qui va le plus vite (…). »
Luce Irigaray, « Sujet de la science, sujet sexué ? » (pp 95-121), in Sens et place des connaissances dans la société, Paris, Centre national de la recherche scientifique, p 110.



  • « Nos systèmes complexes, métastatiques, virals, voués à la seule dimension exponentielle (que ce soit celle de l’instabilité ou de stabilité exponentielle), à l’excentricité et à la scissiparité fractale indéfinie ne peuvent plus prendre fin. Voués à un intense métabolisme, à une intense métastase interne, ils s’épuisent en eux-mêmes et n’ont plus de destination, plus de fin, plus d’altérité, plus de fatalité. Ils sont justement voués à l’épidémie, aux excroissances sans fin du fractal, et non à la réversibilité et à la résolution parfaite du fatal. »
Jean Baudrillard, L'Illusion de la fin, Galilée, Paris, 1992, p 160.
(Si quelqu'un est capable de déchiffrer cet extrait, je serais heureux qu'il me communique ses résultats.)





7 comments:

Elias said...

Le texte de Baudrillard relève plutôt du non-sens non?
Vous considérez le fait de tenir des propos dénués de sens comme une forme de la bêtise?

Mikolka said...

Bonsoir,

Merci pour votre commentaire, qui est tout à fait exact. Le texte de Baudrillard relève du non-sens, mais d'un non-sens auquel 1) certains accordent une valeur d'autorité (c'est parce que Baudrillard l'a écrit qu'il a été publié); 2)certains accordent une certaine profondeur (et l'auteur a peut-être eu une intention de signification, même si elle est inidentifiable).
La bêtise philosophique depuis quelques années, en France, m'a-t-il semblé (mais vous pouvez ne pas être d'accord), se caractérise par une sorte d'intoxication par les mots. Cet extrait me paraissait particulièrement significatif, de ce point de vue.
Il n'est cependant pas question, pour moi, de faire une contribution à l'étude de la bêtise. Il se peut donc que j'ai manqué un peu de rigueur en voulant faire rire mon lecteur! Veuillez m'en excuser, mais j'aime l'humour!
Au plaisir de vous lire à nouveau,

http://wwwpromphilo.com/ said...

c'est à la fois bête et dépourvu de sens !

Elias said...

Bonjour,
Loin de moi l'idée de vous reprocher un manque de rigueur, en fait je me demandais quelle définition de la bêtise donner pour couvrir ces deux exemples. D'ailleurs en quoi consiste selon vous la bêtise du premier texte?
Pour ma part j'y distinguerait deux niveaux 1) la thèse soutenue 2) la problématique dans laquelle cette thèse s'inscrit.

1) L'affirmation selon laquelle l'intérêt pour la vitesse maximale serait typiquement masculine m'apparaît bête par son caractère arbitraire (se trouve-t-il dans les oeuvres de l'auteur quelque chose qui donne à cette thèse une certaine vraisemblance?)

2) Plus profondément cette thèse s'inscrit dans une problématique qui m'apparaît bête par son absence de pertinence (l'auteur apporte une réponse arbitraire à une question sans intérêt). L. Irigaray semble penser qu'une science développée dans des conditions différentes (par exemple par des femmes plutôt que par des hommes) aurait donné lieu à des théories différentes (basées sur d'autres concepts fondamentaux). Si on concède cela, de deux choses l'une, soit ces théories différentes aboutissent à des prédictions équivalentes soit elles aboutissent à des prédictions discordantes. Mais quelle que soit l'hypothèse retenue la différence d'inspiration (masculine/ féminine, bourgeoise/prolétarienne etc...) apparaît sans intérêt: dans le premier cas parce que le résultat est le même, dans le second cas parce que la question de l'inspiration de la théorie apparaît anecdotique par rapport à la question de la valeur respective des prédictions.

Mikolka said...

Merci Laurence et Elias pour vos commentaires.

Elias

1) Luce Irigaray essaie de démontrer cette thèse dans l'article cité, mais aussi dans d'autres oeuvres. Y parvient-elle? Non.

2) Je suis plutôt d'accord avec votre explication 2). L'explication 1 (le rapprochement arbitraire) me semble plus proche de l'erreur que de la bêtise. Il est possible, non interdit et parfois recommandé, de faire des rapprochements et des analogies pour comprendre ou faire comprendre des théories complexes. Il y a abus ou erreur lorsque ce rapprochement n'est pas étudié (aucune étude des limites et des avantages de ce rapprochement) et n'est pas justifié (il n'est pas nécessaire, pour comprendre l'équation, de faire référence à d'autres choses).
Il me semble que l'explication 2) est plus appropriée. Vous dites que la problématique est non pertinente, j'aurais dit que le raisonnement est inconséquent et se présente avec l'intention "d'épater le bourgeois", si vous me permettez l'expression.
Luce Irigaray peut être rappprochée du "programme fort" en sociologie et de Latour: elle tente d'expliquer le contenu -j'insiste sur ce point- des doctrines par des conditions de production sociologiques. C'est une forme de réductionnisme poussé très loin, car, comme vous le remarquez très bien, elle irait jusqu'à dire que si le féminisme était plus implanté dans les sciences, alors le contenu de la théorie de la gravitation serait différent.

A ce type de personne qui croit que le contenu des théories scientifiques sont de pures constructions sociales, Alan Sokal proposait une petite expérience: un saut depuis la fenêtre de son appartement (il habite au 21ème étage de son immeuble)...

3) Mais la philosophie ne se limite pas au texte: il faut aussi inclure les lecteurs (et ils sont nombreux, c'est un leader aux USA), les éditeurs (qui acceptent de publier un texte manifestement faux), les revues... La bêtise philosophique paraît presque sans bornes. C'est cela qui m'inquiète: la limite entre la bêtise et l'intelligence a l'air d'avoir disparu. Bouvard et Pécuchet ne sont plus reconnaissables pour un grand nombre de personnes, y compris des universitaires et des intellectuels.

Amicalement,

Armelle, Florian et Emma said...

Merci pour ces extraits géniaux. Je crois qu'il y a aussi un texte d'Irigaray où elle explique les "Principia Mathematica" de Newton sont un manuel du viol (???). Si vous le connaissez, j'aimerais bien avoir les références.

Content que vous travaillez sur ces sujets. Pour ma part, j'ai inauguré depuis quelques semaines un projet qui, s'il fonctionne, devrait permettre de tester empiriquement certaines thèses de la Déconstruction. Du coup, je me documente... et ça fait quand même très peur !!!

Mikolka said...

Bonjour,

Florian:
1) Comme vous le savez, je n'ai pas ma bibliothèque à disposition et il n'y a pas de bibliothèque savante là où je suis.

2) Je n'ai donc pas pu trouver les références du texte que vous recherchez. Mais j'ai des soupçons assez prononcés: avez-vous jeté un oeil à Speculum of the Other Woman et à This Sex which is not One (les deux sont traduits en français, je crois)? Ils doivent se trouver à la BSG ou la biblothèque de l'ENS.

3) J'espère que vous me montrerez vos résultats de travaux: tester empiriquement les thèses postmodernes! Ce serait vraiment une révolution. Je suis curieux de voir comment vous vous y prenez.
Notez que Sokal pense au contraire que ce qui pose un problème avec les thèses postmodernes c'est que la plupart n'est pas testable.

4) Je travaille aussi sur le postmodernisme, comme je l'ai annoncé dans un billet plus ancien. Dans quelques temps, je publierai ici mes résultats. En espérant qu'ils intéresseront les lecteurs...
Amicalement,